Navalny : le syndrome de la « schizophrénie démocratique » ?

Alexeï Navalny comparaissait hier, 5 février 2021, dans un procès pour diffamation à l’encontre d’un ancien combattant de la Grande guerre patriotique âgé de 94 ans. L’audience, houleuse, a été interrompue. Elle doit reprendre le 12 février prochain. Comme le résume dans son compte-rendu la journaliste du média d’opposition Meduza, « ce procès est vraiment très bizarre, même pour la Russie ».

Le procès d’un tweet

Bref rappel des faits. A l’occasion de la campagne électorale de juin-juillet 2020 [vote sur les amendements constitutionnels en forme de référendum], la chaîne publique RT avait tourné plusieurs clips pour appeler la population à voter « oui ». Le pouvoir craignait à la fois une forte abstention et un « oui » faible, et les ressources médiatiques de l’Etat étaient alors mobilisées à plein régime. Dans un de ces clips, un ancien combattant, Ignat Sergueïevitch Artiomenko, un homme qui s’était illustré pour de hauts faits pendant la Grande Guerre patriotique, apparaissait en grand uniforme, arborant ses nombreuses médailles. Navalny réagissait ainsi, dans le tweet que je reproduis ici :

Traduction : « Les voilà les petits pigeons ! Il faut reconnaître que l’équipe de lèche-bottes vendus [au pouvoir] a encore l’air un peu faiblarde. Regardez-les : c’est la honte du pays. Des gens sans conscience. Des traîtres ».

Mais qui Alexeï Navalny qualifie-t-il ici de « petits pigeons », de « lèche-bottes », de « vendus », de « faiblards », de « honte du pays » et de « traîtres » ? De qui est constituée « l’équipe » ?… Il vise sans aucun doute la chaîne RT et les réalisateurs du clip. Mais le tweet est largement diffusé avec une capture d’écran saisissant Artiomenko. Navalny considère-t-il ce dernier comme un « lèche-bottes », un « vendu », un « traître » ?… Toutes les apparences sont contre lui. Un tweet est un tweet : on ne comprend que ce que l’on voit.

« On » montre le tweet à Artiomenko qui, n’étant pas précisément un geek, n’est pas allé consulter Twitter de son propre chef. Mais qui ça, « on » ? Lors de l’audience, Navalny a pointé la patronne de RT, Margarita Simonian en personne. Il semble évident que ce n’est pas Artiomenko qui a pris l’initiative d’assigner Navalny en justice pour diffamation. « On » l’a poussé, pour en faire une affaire spectaculaire tendant à prouver que « Navalny est une ordure qui insulte un ancien combattant ! » (c’est moi qui parle), pour jeter un peu plus le discrédit sur l’opposant, dans la glorieuse tradition des procès politiques soviétiques et post-soviétiques… Lors de l’audience d’hier, Navalny a souligné que les plaintes en diffamation (dont celle d’Artiomenko lui-même) n’avaient même pas été versées comme pièces au procès, accusant non sans ironie le procureur de « ne pas être même seulement capable de fabriquer correctement un procès ».

A l’audience, Navalny accuse Artiomenko d’être une marionnette : « Quelle honte d’instrumentaliser un vieillard de cette façon pour défendre Poutine et ses amis voleurs ! Faites-le allonger et ôtez-lui son masque ! » [affaibli, Artiomenko intervenait depuis son domicile en visio]. « Vous brûlerez en enfer pour avoir organisé cette mascarade! Il ne comprend même pas ce qu’il dit! ». Navalny n’a pas tort de souligner que la ficelle est grosse et que ce procès salit l’image, sacrée en Russie, d’un ancien combattant de la Grande guerre patriotique. C’est entendu, la méthode est ignoble. Mais seulement voilà : même faible et en visio, Artiomenko est un être de chair et de sang. Et il est là, présent à l’audience, avec toutes ses facultés mentales. Il est bien décidé à s’exprimer, même s’il lit un papier. Et il accuse : « Je suis un ancien combattant de la Guerre, blessé sur le front biélorusse, où j’étais en qualité de partisan. En juin, j’étais à la datcha et j’ai eu connaissance de ce que Navalny m’accusait d’être un traître à la Patrie, et cela m’a blessé. Je veux que Navalny s’excuse publiquement et devant moi » […] « Je ne suis pas un lèche-bottes vendu, je suis quelqu’un de bien. Je ne suis pas un traître et je n’ai pas trahi de toute ma vie. Navalny m’a insulté. Je demande à ce que la justice me défende ».

Artiomenko obtiendra-t-il des excuses de Navalny ? Que nenni ! A aucun moment de l’audience, Navalny ne prononce la moindre excuse. Il s’enfonce, botte en touche, généralise, politise : on volerait l’argent destiné aux anciens combattants pour se construire des palais (qui ? comment ?), les anciens combattants russes perçoivent des pensions douze fois inférieures à celles de leurs homologues allemands, « Dites-moi oui ou non si les anciens combattants et les retraités vivent bien en Russie ? ». Le procureur intervient : « C’est un procès, pas un meeting ! ». Et puis Navalny s’en prend au petit-fils d’Artiomenko, un certain Kolesnikov, appelé à la barre. Navalny l’accuse d’être « un prostitué en train de vendre son grand-père ». Kolesnikov s’étouffe de colère. Il rétorque : « Mais de quel argent parlez-vous ? Quelles sont les preuves de ce que vous avancez ? ». Décidément, l’argent, toujours l’argent, tout revient toujours à l’argent dans la bouche de Navalny… Serait-ce pour lui la valeur de toute chose ? Kolesnikov l’apostrophe, le prie de bien vouloir s’excuser auprès de son grand-père : « Alexeï, ayez le courage de vous excuser. Ne pouvez-vous pas être simplement humain ?!». Réponse de Navalny: « Vous n’êtes qu’un moins-que-rien [ничтожество] ».

Toujours pas d’excuses. Il n’y en aura pas. On s’emporte. Navalny se met à crier. Navalny a perdu. Pas seulement judiciairement, mais aussi, et surtout, politiquement. Et moralement. Echec politique, car il n’a pas su déjouer le piège grossier qui lui était tendu. Et comment aurait-il pu déjouer ce piège et s’en sortir la tête haute ? Tout simplement en adoptant un comportement moral, conforme à l’éthique la plus élémentaire: en s’excusant. Que lui coûtait-il donc de s’excuser auprès du vénérable vieil homme, de l’assurer de ce que son tweet ne le visait pas lui, mais ceux qui avaient usé et abusé de son image ? Naufrage éthique : Navalny est apparu comme un être fanatique, insensible, hystérique. Comportement absolument inexcusable, dont on imagine aisément de quelle manière ses adversaires vont pouvoir tirer, et sans délai, le meilleur profit !…

La « schizophrénie démocratique »

En russe demchiza. Attention : ce terme ne renvoie pas à l’usage de la psychiatrie à des fins politiques dans l’URSS tardive, où l’expression d’une opposition politique (ou même d’un simple désaccord avec le régime) pouvait vous valoir d’être diagnostiqué comme « schizophrène » et vous faire bénéficier des avancées de la psychiatrie judiciaire soviétique, de sinistre mémoire. La demchiza est un terme post-soviétique, apparu dans les années 1990 dans le milieu dissident et post-dissident. Selon Viatcheslav Igrounov, fin connaisseur des milieux dissidents et proches de la dissidence dans l’URSS des années 1980, le terme a été « mis en circulation » par Sergueï Kovaliov pour désigner un certain radicalisme fanatique apparu à la fin des années 1980 et au début des années 1990 dans les rangs des « démocrates russes ». Un radicalisme fanatique, remarquablement disséqué par Alexandre Loukine, en vertu duquel certains en viennent à vilipender, voire à insulter ce peuple au nom duquel on mène pourtant le combat démocratique pour ses droits et libertés, l’accusant brutalement de soumission passive à l’ordre établi – un peuple d’esclaves, de zombies, de lemmings, etc. – une vision sans nuance qui ne tient pas compte de la complexité des ressorts de ce que j’ai appelé dans mes travaux l’allégeance au pouvoir dans la fabrication du contrat social en Russie. Pour Lev Rubinstein, la « schizophrénie démocratique » est « la marque d’un excès, d’un terrible mauvais goût », d’une évolution qui consiste à ne voir « la marque du démocratisme que dans la protestation et le meeting », une « dérive populiste du démocratisme russe qui a largement contribué à sa marginalisation politique ». La demchiza, poursuit Rubinstein, « c’est le syndrome du « A bas ! », appliqué à tout et à tous ».

La demchiza a ses « stars », au premier rang desquels figure l’impayable Valeria Novodvorskaïa (1950-2014), une ancienne dissidente, victime des pires méthodes de la répression politique par la psychiatrie dans les années 1970-1980, que j’ai assez bien connue dans les folles années 1990, et dont le sens de l’humour – et de la provocation – étaient sans limites. Florilège : « Si les Etats-Unis envahissaient la Russie, ce serait tout bénéfice pour nous. La Russie serait mieux en state. Malheureusement, je pense que les Américains n’ont pas besoin de nous ». Ou encore : « Les désagréments de Hiroshima et Nagasaki ne me font pas peur. Regardez le Japon aujourd’hui, une petite merveille ! Le G7 se réunit à Tokyo, ils ont un Parlement libéral. Le jeu en valait la chandelle », ou encore « L’âme russe est une psychose maniaco-dépressive. Classique du genre : la Grande Guerre patriotique, où on voit notre soi-disant « héroïsme de masse ». Notre pays, incapable de trancher la gorge de son propre tyran, Staline, s’en prend à Hitler et ses monstres, et nos grands héros finiront au Goulag en remerciement de leurs bons et loyaux services… Et vous voulez que je croie que ces gens-là [les Soviétiques] sont des gens normaux ? »…

La Grande guerre patriotique, encore elle: décidément, certains démocrates russes ont vraiment du mal à accepter que le peuple soit héroïsé. « C’est de la bêtise et du délire! », déclarait Navalny, il y a quelques années, à propos des festivités de la Victoire [s’exprimant suite à une affaire où certains de ses partisans avaient hacké le site de l’association patriotique « Le Régiment des Immortels » pour y insérer des photos d’officiers nazis]. N’aurait-il, ce pauvre peuple russe – dépeint sous des traits généralement doloristes – que vocation à ployer sous le joug de ses tyrans, implorant que ses libérateurs viennent le délivrer de leurs chaînes? Le peuple ne serait-il là, finalement, que pour mettre en scène l’héroïsme, face à la répression du pouvoir, de ceux qui prétendent parler en son nom? La demchiza se caractérise aussi par une conception très « bolchevik » de la démocratie… En tous les cas pas, une vision de la démocratie assez en porte-à-faux avec le principe majoritaire: « Nous ne sommes peut-être que 2%, mais nous sommes l’élite, la conscience du peuple », proclamait avant-hier ce tweet publié par un fervent partisan de Navalny.

 

Valeria Novodvorskaïa en 2011 à Moscou, brandissant une banderole
« Un procès de Nuremberg pour la bande de Poutine ! »

Navalny a-t-il été frappé, hier, d’une crise de « schizophrénie démocratique » aigüe ? Ce faux pas majeur pourrait bien le faire retourner, et pour longtemps, dans la marginalité politique. En attendant, si je puis me permettre, les chancelleries occidentales seraient bien avisées de miser sur un autre opposant.